Rencontre – Valérie Languet a créé avec son frère une entreprise de formation qui enseigne, entre autres, la danse intégrante, une pédagogie innovante qu’ils ont eux-même conceptualisée. Un atelier chorégraphique pour faire danser tout le monde, et prière d’arracher les étiquettes en entrant : aucun handicap n’existe plus, passé le seuil. Pas de regard assistant ou descendant vers l’autre, mais une construction artistique, collective, où chacun est « différemment capable ». Entretien autour de la danse, du rapport à soi et au corps de l’autre, autour de la pédagogie et même du FALC…
Faisons simple, pour commencer : qu’est-ce que la danse intégrante ?
La première chose importante à savoir, c’est que ce n’est pas une thérapie.
Ce sont des ateliers de danse qui accueillent des personnes qui veulent danser, novices ou professionnelles, en situation de handicap ou non. Toutes ces personnes vont danser ensemble et construire ensemble une forme de danse unique, en s’inspirant les unes des autres.
Il y a deux objectifs à ça : apprendre à danser et apprendre à vivre ensemble.
D’où vient cette pratique ?
La danse intégrée, au départ, s’est plutôt développée dans les pays anglosaxons. En France, on a le handisport maintenant (avec une partie danse), mais qui garde un aspect très condescendant, du type : « regardez tout ce que peut faire une personne handicapée ». Dans notre approche, on considère que toute personne est « un homme » comme les autres. On peut se dire « tiens, moi je porte des lunettes, ça donne à mon corps un certain rapport au monde, lui a une jambe plus courte, ça lui donne un autre rapport aux choses… ».
Mon frère, Éric, travaille dessus depuis 20 ans. Il est danseur et il a rejoint une compagnie anglaise avec David Toole, un danseur qui n’a pas de jambes. Pour lui, ça a été une révélation sur ce que pouvait être la danse. Il s’est formé avec un professeur britannique : Adam Benjamin et, petit à petit, il a ajouté cette dimension à sa pratique.
Qui se forme à cette danse ? Qui la pratique ?
Au début, notre danse intégrante s’adressait surtout aux personnes qui travaillent dans des structures médico-sociales (art-thérapeutes, psychomotriciens, éducateurs, …), et aux danseurs. Depuis 3 ans que nos 2 certifications existent, on reçoit aussi énormément de demandes des conservatoires, qui sont un peu démunis face à la formation de corps différents.
À quoi ressemble un atelier de danse intégrante ?
Ça dure au moins 3 heures. Idéalement, il y a 1 dirigeant ou dirigeante et 2 assistants ou assistantes pour un groupe d’environ 15 personnes.
On commence par un temps d’accueil. Certains participants sont accompagnés par leur famille ou un éducateur-éducatrice. On accueille tous les types de handicap, sans exception. S’il y a une problématique en particulier qui se révèle pendant l’atelier, on ouvre une discussion dans l’équipe, voire avec tout le groupe de participants, pour trouver une solution collectivement. On se demande ensemble « comment on gère ça ? ».
Il y a ensuite un « tour de parole » ou « tour d’expression » (certaines personnes ne parlent pas).
Puis, tout l’atelier se construit sur le concept de tâche, de travail qu’on confie et qu’on aimerait voir réalisé. Chacun accomplit une tâche avec ce qu’il est, dans le moment. Une tâche, c’est par exemple « déplacez-vous dans tout l’espace de danse sans vous toucher ». Toutes les réponses sont acceptées, aucun encadrant ne donne de solution ou ne montre comment faire, tout se construit depuis les participants.
En quoi ça change d’un atelier de motricité ou du médico-social classique ?
Dans le médico-social, par exemple, on n’imitera jamais une personne handicapée. On ne veut pas stigmatiser. Ici, on peut proposer d’imiter quelqu’un comme une forme d’apprentissage. Souvent, les travailleurs du médico-social réagissent mal à cet exercice. C’est normal, c’est un cap à passer. Ils ont aussi tendance à se précipiter pour aider les gens autour d’eux. De notre côté, on accompagne pour désapprendre à aider. En demandant par exemple à la personne « aidée » si elle a demandé de l’aide, si elle veut être aidée dans son mouvement, dans sa tentative. Très souvent, elle répond non. Elle est venue pour danser, alors qu’elle danse !
Bien sûr, les règles sont dites clairement depuis le début. Mais ça prend du temps de les intégrer, c’est normal…
Vous trouvez qu’on infantilise le handicap ?
Oui. J’ai été institutrice en maternelle et éducatrice sportive en natation. Je l’ai vu et ressenti. C’est pour ça que, dans la danse intégrante, on se place comme guide, qui accompagne juste, pour que la personne puisse vivre ses expériences. Depuis des années, j’accompagne Wilson, un danseur de la compagnie de mon frère. Il voulait apprendre à nager. Il est en fauteuil roulant et sans contrôle sur la partie inférieure de son corps. Je lui ai dit « trouve une piscine, et on y va ». Dans le bassin, je voyais parfois des éducateurs qui encadraient des personnes sanglées, avec des bouées partout, elles pouvaient à peine remuer. Pas de bouées pour Wilson, mais en 4 séances il faisait des battements. Aujourd’hui, il nage en pleine mer…
La philosophie, c’est de « laisser faire tout seul ? »
Non, on ne peut pas laisser faire, mais il faut laisser vivre. Et accompagner. Wilson, par exemple, a besoin de beaucoup de soutien. Il faut entretenir sa motivation. L’idée est plutôt d’organiser l’environnement pour que les personnes puissent construire elles-mêmes leurs expériences, les vivre pleinement et prendre conscience de leurs apprentissages. Vous faites du guidage. Ce qui veut dire aussi beaucoup de préparation de votre côté.
Quelle est la démarche, dans ce cas ?
Ma démarche, c’est « dis-moi ton projet, je vais cheminer avec toi ». Je reste un peu en retrait, je laisse la personne avancer et, quand je sens un blocage, j’analyse et je propose des pistes de travail. C’est important de ne pas faire à la place de. J’appelle ça « un étayage », parce que c’est provisoire, on peut l’enlever ensuite. Ce que je vise, c’est l’autonomie complète de la personne.
Où intervenez-vous dans ces formations dansées ?
Mon frère est danseur, moi je co-construis les formations. J’ai beaucoup insisté sur les consignes des tâches. Qu’elles soient faciles à comprendre, quel que soit le public. C’est pour ça que je me suis aussi formée au FALC (Facile À Lire et à Comprendre). Pour moi, c’est un outil parmi d’autres, qui nous sert énormément une fois qu’on l’a bien en main. On donne les consignes à l’oral, elles doivent être courtes, concises (sujet, verbe, complément, et c’est tout), avec des mots simples, explicites, que tous les participants peuvent comprendre. Parfois ça ne suffit pas, il faut compléter avec des dessins, apporter des objets, être inventif.

(Crédit photo La Fabrique des Futurs)
Comment utilisez-vous le FALC concrètement ?
Je l’utilise beaucoup dans mon accompagnement des personnes qui se forment à encadrer et à former. C’est difficile d’appréhender un handicap dans un parcours de formation. J’utilise par exemple le FALC pour aider les personnes à préparer leur dossier pour un jury. Je crée avec elles un document d’auto-analyse de leur pratique.
Par exemple, Wilson le danseur, a des difficultés cognitives. Il lui faut plus de temps et de l’étayage pour passer la certification Co animer un atelier de danse intégrante (RS6537). On travaille ensemble à formuler, reformuler, traduire les choses, en faisant tout pour que ce soit lui qui travaille au maximum. Il faut qu’il puisse se saisir facilement de tous les éléments. C’est la même démarche que pour la danse intégrante, finalement. Ensuite, je lui rédige un document qui résume tout notre travail, quasiment en FALC, pour qu’il ait le support, la méthodologie, et qu’il puisse y retourner quand il veut. Le FALC est un outil vivant, on n’est pas obligés d’en faire une application stricte uniquement. Ça a changé ma pratique, c’est utile partout !
Valérie Languet est spécialiste de l’ingénierie pédagogique et de la médiation cognitive des apprentissages (apprendre à apprendre).
Avec son frère, Éric, elle a co-créé la Fabrique des Futurs, à La Réunion, qui forme entre autres à la danse intégrante. Les formations et accompagnements sont aussi dispensés régulièrement en métropole.
Valérie s’est formée au FALC auprès de Com-Access.
Pour suivre une formation au Facile à Lire et à Comprendre, contactez-nous ici.